Maux par mots – Marie-Sophie Peytou
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mardi 9 avril 2013 Livres
Cinquante nuances de Grey
EL James
JC Lattès

C’est le bestseller de l’année, impossible de se déplacer dans une librairie ou une grande surface sans tomber sur des piles et des piles du fameux livre porno-sado-sentimental destiné à la ménagère de moins de 50 ans !


Je ne vais pas en faire un compte rendu littéraire, ce n’est pas le lieu, je ne vais pas non plus vous en recommander la lecture, loin s’en faut…je m’y suis intéressée à cause de son succès : il me semble qu’il en dit beaucoup sur les rêves et les fantasmes féminins.
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A première vue, il a l’air révolutionnaire : pensez, un livre pornographique à destination des femmes, on n’avait pas l’habitude ! Il parait que les ventes de sex-toys ont été dopées depuis sa parution (1).
Mais si on y regarde de plus près on y retrouve tous les clichés des romans sentimentaux dont chaque femme se délecte, moi y compris je l’avoue…
L’héroïne, Anastasia est une jeune fille, encore vierge lorsqu’elle rencontre le héros de cette histoire ; elle ne se trouve pas belle, se demande si elle plaira un jour à un homme : « Toute ma vie, j’ai douté de moi - je suis trop pâle, trop maigre, trop mal fringuée, trop empotée… » (p62). Bref, elle n’a pas confiance en elle. Lui, Christian Grey, est beau, très riche, supérieurement intelligent, sûr de lui. Il va la révéler à elle-même, lui faire découvrir sa féminité et son capital de séduction. Il y a un fossé énorme entre les deux : elle se compare très souvent à Icare (p64 par exemple), le héros de l’Antiquité mort en s’approchant trop près du soleil : le regard et toute la personne de Christian Grey sont incandescents !

Heureusement, pour rétablir l’équilibre, on découvre peu à peu que le héros a un secret terrible : il est sadomasochiste et éprouve du plaisir à dominer et à faire souffrir les femmes qu’il « aime ». Ce secret mystérieux vient de son enfance douloureuse, qui est dévoilée peu à peu. Le second cliché peut alors fonctionner : après avoir révélé à Anastasia quelle femme elle est vraiment, Christian va aussi susciter en elle son instinct maternel, son envie de consoler, de guérir : « Il a l’air totalement brisé, il souffre le martyre. » (p550) ; impossible de résister longtemps à ce double attrait : quand un homme vous dit que vous êtes belle et qu’il a besoin de vous, on ne résiste pas…

Mais me direz-vous, ce qu’il y a d’original dans le roman, c’est son côté cru, pour ne pas dire carrément pornographique : cela, on ne l’avait encore jamais vu avec une telle ampleur dans les romans sentimentaux traditionnels. Certes, c’est cru, il y a toutes les pratiques les plus compliquées et les plus troubles, rien ne nous sera épargné des détails physiques, des gadgets employés et des sensations éprouvées par notre héroïne…pourtant, on est bien loin de la sexualité réelle.
C’est cru…et c’est complètement déconnecté de la réalité. Nos deux personnages sont tous deux très beaux, toujours impeccables, épilés, rasés de prés; ils sentent toujours bon, ne sont jamais fatigués, sont capables d’avoir 4 ou 5 orgasmes d’affilée et d’être toujours aussi fringants après. Pas de maladie, pas de grain de beauté mal placé, pas un gramme en trop, pas de pudeur paralysante, pas de panne de désir. La première fois qu’ils font l’amour (ce qui est aussi la première fois tout court pour Anastasia), c’est la réussite totale : aucune crainte, ni hésitation de la part de l’héroïne ; on dirait qu’elle a fait cela toute sa vie !
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Bref, vous l’avez compris, ce livre m’a profondément exaspérée en tant que Conseillère Conjugale: on le vend partout comme un moyen de ranimer le désir dans le couple, comme une façon de mettre de l’érotisme dans le quotidien. Il risque à mon avis de générer de la frustration et de l’inquiétude. La sexualité a ceci de merveilleux et de terrible : elle permet à deux êtres de se rencontrer en vérité, elle ne peut pas rester longtemps dans les faux semblants. Elle nous confronte à la réalité, à nos faiblesses, à nos imperfections et à nos défauts ; elle n’est pas un sport de combat ni une technique (même si certains conseils de sexologue peuvent être utiles !). En réalité, ce serait plutôt la recherche tâtonnante d’une véritable rencontre, un peu comme deux musiciens qui après avoir longtemps répété, travaillé ensemble, vont parvenir à trouver le son juste, le rythme parfait. Et à chaque fois, il faudra recommencer : car lorsque nous faisons l’amour, nous le faisons avec tout ce que nous sommes : notre histoire, nos souffrances et nos joies, nos qualités ...et nos défauts, les événements vécus au cours de la journée…Bref, tout le contraire de ce que prétendent vivre nos deux héros.
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1) En France, le lancement s'accompagne d'une BOL, une « bande originale du livre », compilation des morceaux de musique classique cités dans les trois volumes, et publiée par la maison de disques EMI. On trouvera aussi un guide pratique, Le Décodeur de 50 nuances de Grey avec 20 jeux sensuels pour pimenter votre vie de couple (dans la collection « Le Petit Livre de », aux éditions First), ainsi que 50 nuances de plaisir, guide d’éducation sexuelle reprenant les différentes positions décrites dans le livre, et publié par les Éditions Larousse.
L'auteur a travaillé avec un fabricant de sextoys pour éditer une gamme d'après ceux mentionnés dans le roman. La commercialisation est lancée en novembre 2012. Selon EL James : « cette gamme est ce que j'ai toujours imaginé pendant que j'écrivais Fifty Shades of Grey, je suis tellement excitée que les jouets que j'ai décrits dans les livres soient venus à la vie et puissent maintenant être appréciés dans le monde entier. »
 
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